L’étranger
Un policier et une responsable de l’immigration. Voici les premières personnes rencontrées. J’aurai préféré un joueur de football de l’équipe nationale, un grand cuisinier ou un ornithologue local, histoire de commencer tout de suite à épancher, sur mes sujets de prédilection, ma curiosité et ma soif de rencontres envers les citoyens de ce pays dont je n’en connaissais pas un seul. Mais c’est ainsi. Où que l’on aille et d’où que l’on vienne, le premier contact est toujours celui des frontières, des barrières, des uniformes et de la suspicion, et jamais celui de l’accueil, du partage et de la découverte.
Mes deux hôtes m’ont demandé ce que je venais faire ici et je ne le savais pas très bien. Ils ont voulu savoir pour combien de temps j’escomptais le faire et je n’ai pas trop su quoi leur répondre. Alors ils m’ont donné soixante jours, et quatre-vingt-dix à ma fille Anna, allez comprendre. Nous sommes venus pour cinq mois, au moins. Mes lacunes insondables en mathématiques et mon aversion pour la gent chiffrée ne m’interdisent pas de mesurer que le compte n’y est pas. Qu’il y a un décalage entre la date cérémonieusement tamponnée sur mon passeport à l’aéroport et la date prévue de notre retour.
Je vis avec ce décalage, en voyant la date se rapprocher, en me demandant quel moment est le plus propice pour aller rendre visite aux services de l’immigration pour obtenir un autre tampon, une autre date… En ne sachant pas quelle pourra être leur réponse, quelles preuves de je ne sais quoi leur sera nécessaire pour me redonner des jours, voire me gratifier d’un permis de résidence… En me demandant si ces policiers aux paniers à salades dignes des camionnettes emmenant des chiens entassés pour une chasse à courre ne sont pas capables, un jour, de me reprocher d’avoir dépassé la date fournie un peu au hasard par mes deux premiers hôtes, et de me mettre dedans leur chenil roulant… Il tient à peu de choses, finalement, de résider illégalement sur un territoire : l’humeur d’un fonctionnaire et un petit tampon. Cela n’a rien de nouveau, et mon expatriation à moi n’a rien de vitale, mais…
Ici, l’étranger, c’est moi.
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A des milliers de kilomètres à la ronde, pas une maison, pas une ferme, aucun lieu où je n’ai de souvenirs, d’attachements, où je puisse rendre visite à une vieille connaissance.
Pas une rivière qui ne soit ma rivière, dont je sache reconnaître et prévoir les humeurs, les odeurs, et que je puisse revenir voir en enfant prodigue.
Pas un arbre que je puisse toiser en me souvenant l’avoir gravi, enfant, avec fierté.
Pas un grand-père, un ami de longue date, une sœur, que je puisse appeler en disant « J’arrive ce soir. J’apporte le vin et le fromage ».
Ici, l’étranger, c’est moi.
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Je veux être poli, saluer avec distinction, engager la conversation et je n’y parviens qu’avec maladresse, suscitant le plus souvent l’incompréhension, l’ironie, et parfois même le mécontentement.
Je veux me sentir vivre en harmonie avec les citoyens de ce pays, en copier les rythmes, les règles mais échoue le plus souvent, n’en adoptant qu’une grossière caricature.
A mille et un codes, règles, usages, gestes ou paroles que je tente d’imiter en pantomime grossier, je sens que…
Ici, l’étranger, c’est moi.

