La question...
Les expatriés forment une société dans la société. Ils ont leurs codes, langage, castes sociales, lesquels ne sont ni ceux du pays hôte ni ceux du pays d’origine, mais n’appartiennent qu’à un expatland à la géographie fluctuante.
Etre européen en Afrique australe ne saurait suffire à assurer une intronisation réussie dans la société des expats. Encore moins à permettre votre classement dans sa hiérarchie et une acceptation dans ses réseaux.
Pour cela, il faut avoir réponse à la question, et une bonne réponse. La question… Celle qui intervient dans les premières secondes de la première rencontre avec les expats patentés. La question par laquelle le membre illustre, ancien, reconnu ou de base de la caste des expats évaluera la pertinence de votre statut d’expatrié, votre rang sur l’échelle sociale toute particulière de ce groupe, et les éventuelles invitations à de futurs barbecues autour d’une piscine en plein mois de janvier.
Avoir une bonne réponse à la question, c’est s’assurer, outre ces premiers éléments de reconnaissance, dix bonnes minutes de conversation, un verre rempli régulièrement si la discussion se déroule à l’heure de l’apéro, voire une première invitation à dîner.
Ne pas avoir de réponse à la question, ou en avoir une mauvaise, c’est se voir signifier un « bon séjour alors… » dans un sourire compatissant et gêné, suivi d’un glissement sournois de votre interlocuteur vers le buffet du soir.
Ce n’est qu’à mon deuxième rendez-vous parmi des expats que j’ai compris tout le sens de la question, son importance.
La première fois, je n’ai tout simplement pas compris la question. L’ambassadeur, accueillant la petite communauté française d’ici s’est adressé à moi, considérant à peine la présence de Fanny à mes côtés, et m’a immédiatement demandé, après s’être enquit de mon nom :
« Quelle compagnie ?
- Euh… J’ai travaillé pendant cinq ans pour…
- Non, quelle compagnie ?
- Plus récemment, j’ai…
- Mais ici, vous travaillez pour quelle compagnie ?
- J’accompagne ma femme ( premier mensonge…), qui…
Et l’ambassadeur, un peu surpris, de se tourner enfin vers Fanny, et de m’exclure du reste de la conversation comme elle l’avait été jusqu’à présent.
La deuxième fois que la question m’été posée, j’ai compris son importance pour mon classement social ici. Je n’avais toujours pas de compagnie, certes, mais au moins ai-je été en mesure de donner directement ma mauvaise réponse à la question sans faire perdre de temps à mon interlocuteur. Le reste de la discussion, d’où fusaient les noms de quelques-uns des principaux groupes technologiques ou industriels européens et mondiaux, s’est déroulé sans moi. Tout ce que j’en ai retiré, c’est qu’avoir une compagnie, n’importe laquelle, ne suffit pas. Cette compagnie doit avoir un nom qui, de Paris à Bangkok, de New York à Johannesburg, résonne comme un modèle de réussite, de parts de marché, de points de croissance, et autres termes me rappelant vaguement les cours d’économie reçus en préparation de mon Bac « B », ou les chroniques économiques de quelque radio française d’information continue.
L’expatrié travaillant pour une petite société locale ou pour lui-même n’a donc pas de bonne réponse à la question. Il peut à la rigueur être considéré comme un expat « de fait », mais son classement sur l’échelle sociale de ce groupe est relativement faible : Ce n’est pas bon signe que d’aller aussi loin pour travailler dans un environnement aussi peu glorieux… Etre loin, très loin de chez soi, se dépayser ne vaut la peine qu’à la condition d’occuper des fonctions à très hautes responsabilités dans une compagnie des plus prestigieuses…
Voilà, chers amis, une petite contribution personnelle à la compréhension sociologique des expats…
Sinon, ma compagnie s’appelle FAB-Gab (FannyAnnaBastien à Gaborone), se porte bien, et vous salue chaleureusement.