Si l'on ne compte pas quelques histoires de loups trop bien racontées et quelques cauchemars trop réels, j'ai vécu je crois ce week-end le troisième vrai moment d'effrayante solitude de ma vie...
Les tourangeaux qui m'ont vu dériver au large du Cap Ferret et un ou deux montagnard(s) qui m'ont accompagné dans un orage au sommet de la montagne des Agneaux connaissent les deux premiers...
Comme ces deux premières fois, je ne m'y attendais pas, baignant dans des instants de plaisir et d'insouciance entreprenante. Comme elles aussi, tout était si beau que je me sentais flotter dans les éléments, remerciant la nature qui allait se montrer soucieuse de re-démontrer sa supériorité pour l'occasion...
Cela commence par un départ matinal dans le parc national du Pilanesberg (Afrique du Sud), histoire de profiter des premiers rayons du soleil et des plus belles lumières du jour. Un dernier coup d'oeil dans le rétro, et l'aventure peut commencer:

Un petit tour au bord du lac, pour vérifier que la journée s'annonce belle, et que le lion n'y est pas (si le lion y était, les springbocks il mangerait!):

Tout va bien, et en l'absence du lion, le roi du monde et de la savane, c'est moi aujourd'hui. Au volant de ma petite voiture, dans ces paysages magnifiques, je me prendrais presque pour l'un de ces rangers qui accompagnent et guident les touristes pour leur montrer les beautés locales en les péservant de leurs dangers. D'ailleurs je suis un ranger. Je me surprends parlant en songe aux touristes imaginaires assis derrière moi. Ils ont les visages d'ami(e)s, de membres de la famille, et je leur raconte les animaux, leur comportement, les petits trucs pour éviter qu'une belle rencontre ne se transforme en cauchemar. Et je leur dis: "profitez-bien de cet instant, voici que je vous ai trouvé un rhinocéros blanc, c'est le plus gros des rhinocéros":

Et je profite avec mes clients/ami(e)s/famille, les laissant prendre des photos et en prenant moi aussi, en baissant toutes les vitres de la voiture, puis en coupant pour une fois le contact de la voiture en me disant que cela augmentera la netteté des clichés. Mon petit monde rassasié, les rhinos étant très proches et la présence d'un petit avec sa maman incitant a la prudence, je me décide. Il faut repartir, avec le sentiment d'avoir bien profité de cette rencontre, et l'impression qu'il faut maintenant laisser ces beaux animaux tranquilles...
Mais la voiture n'est pas d'accord. Pour me punir d'avoir si longuement méprisé tout ce qui a quatre roues et un moteur, elle ne répond pas. J'ai beau tourner la clé, pas le moindre petit signe de contact. Pas un petit voyant pour me dire "non, je ne veux pas repartir, on reste ici, vitres ouvertes au milieu des rhinos, sur le passage des éléphants, sur le territoire des lions". Pas le moindre signe de vie et je ne peux meme pas obtenir le sentiment illusoire de sécurité qu'offrent des vitres fermées: il n'y a pas de commandes manuelles. Pas de contact, pas de vitres fermées, pas de bras, pas de chocolat! Je retente une fois, deux fois, trois fois, rien...
Je ne suis soudain plus un ranger mais un touriste de base. Perdu, idiot, impuissant. Et les rhinos se rapprochent et me regardent avec une coriosité malsaine:

Toutes les histoires de safari qui tournent mal entendues depuis notre arrivée ici me reviennent: celle des deux rangers tués par des éléphants, celles sur la promptitude des rhinos a foncer sur les véhicules, celles sur les lions qui...
J'en fais un amalgame terrifiant, theatralisant in vivo ma propre fin. Et vous, mes clients, mes ami(e)s, mes soeurs et neveux, désolé de vous le dire, mais vous aviez fui depuis longtemps, me laissant seul, petit touriste franchouillard en culotte courte, très, très peu fier de la situation...
Cela a duré vingt bonnes minutes. Les rhinos ont fini par partir, les éléphants et lions enragés ne sont pas venus... Ignorant ma nullité ultime en mécanique, je suis sorti de la voiture après avoir vérifié que les environs étaient déserts, ai tripatouillé la batterie...
Le contact est revenu, la voiture est repartie.
En regardant ce rhino maintenant, je comprends ce je ne sais quoi qui m'interroge dans cet animal et dans on regard. Il semble dire constamment "je t'ai a l'oeil"...
Quant a vous, lectrices et lecteurs, je vous en veux un peu mais pas trop de m'avoir abadonné. Je ne peux me retenir, c'est plus fort que moi. En ballade, je vous emmène toujours, vous présente systématiquement les animaux, fais de mon mieux pour vous montrer le maximum d'oiseaux, de beaux mammifères, de paysages époustouflants.
J'ai beau ne pas etre ranger, vous ne m'empecherez pas de vous emmener avec moi, en passagers clandestins de mon imagination, dans mes petites aventures africaines...
P.S.: les photos figurant dans ce texte sont visibles en format plus grand dans les albums photos...